
Lancée à Nantes en 2019, l’association Les Bureaux du Cœur s’est aujourd’hui exportée dans toutes les plus grandes villes de France. Son concept : permettre à des entreprises d’ouvrir leurs bureaux aux personnes à la rue. Nous avons rencontré une jeune femme originaire du Congo, actuellement accueillie dans les bureaux d’un centre de formation à Lézenne dans la métropole lilloise.
C’est l’histoire d’un concept novateur, parti d’un simple constat : comment utiliser l’espace dans les bureaux d’entreprises, se vidant chaque nuit de leur fourmilière ? L’histoire a débuté à Nantes. Pierre-Yves Loaëc, membre du Centre des Jeunes Dirigeants (CDJ) de la ville rentre d’un dîner chez des amis qui accueillent un exilé chez eux, son épouse lui propose d’en faire autant. Il refuse :“Je trouvais trop intrusif d’accueillir quelqu’un chez nous, dans notre famille et notre maison, je ne me sentais pas prêt”. Mais , il croise matin et soir une femme qui dort sur la bouche d’aération du parking de son bureau. L’ hiver est particulièrement froid, l’idée d’ouvrir les entreprises vides emmerge. Quelque temps plus tard, une première entreprise de Loire-Atlantique ouvre ses locaux le soir à une jeune femme qui dort dans sa voiture, malgré un emploi stable.
Toutes les questions d’assurances et les questions juridiques réglées
Nous avons essayé de balayer toutes les questions juridiques et assurantielles”, explique Pierre-Yves Loaëcle, aujourd’hui président de l’association. Six années plus tard, les Bureaux du Cœur sont présents dans 40 villes, en France majoritairement, mais également dans d’autres pays européens. 270 bénévoles œuvrent dans l’accompagnement des bénéficiaires d’un logement.

Exemple sur le terrain, dans la métropole lilloise
À Lezennes, dans la métropole lilloise, l’agence Kronos, un organisme de formation et de consulting, d’une vingtaine de salariés, a décidé de travailler avec les Bureaux du Cœur, afin d’accueillir une personne sur leur lieu de travail. Ils sont désormais rodés puiqu’en deux ans, six femmes et hommes ont trouvé un refuge temporaire dans leurs bureaux. “L’idée, c’est que la personne ait son espace” explique Juliette Le Bivic, responsable des liaisons avec l’association, au sein de Kronos. L’entreprise a remplacé un bureau par une chambre, un toilette par une douche. La cuisine a été légèrement mieux équipée. Cet accueil nécessite une organisation, un suivi de la personne avec Les Bureaux du Cœur, et des réflexions sur la sécurité. Mais “c’est extrêmement enrichissant pour nous, » précise Juliette Le Bivic, » on découvre plein de profils différents, et on se sent utile en tant qu’entreprise”. La métropole lilloise est particulièrement touchée par le phénomène de précarité liée au logement. En 2023, le nombre de sans domiciles fixes a été estimé à 3.000 à 4.000 par les associations caritatives, répartis entre la rue, les bidonvilles et les squats. Depuis, 40 entreprises de la métropole lilloise ont ouvert leurs portes par le biais des Bureaux du Coeur. 120 personnes sont accueillies en ce moment.
La jeune femme accueillie doit quitter l’entreprise chaque matin à 8H30
Depuis début octobre 2025, Kronos accueille dans son bureau une jeune femme, âgée de 18 ans, qui a fuit la République Démocratique du Congo (RDC), en 2022. Pour protéger son intimité, nous changeons son prénom et l’appelerons Elikia, ce qui signifie « espoir » en lingala. Elikia a laissé derrière elle la guerre dans le Sud-Kivu (région de la RDC proche du Rwanda). Elle reste discrête sur son parcours migratoire via Mayotte, et les conditions de son arrivée l’an dernier dans le nord de la France comme exilée politique. Cette jeune femme loge depuis plusieurs semaines dans les bureaux de Kronos. « Je peux me poser pour réfléchir, et penser à autre chose. Cela me permet également d’organiser mes formations ». Dans les bureaux, la cohabitation entre les salariés et Elikia se passe très bien selon les deux parties. Comme dans la plupart des entreprises engagées avec les Bureaux du Coeur, elle doit quitter l’entreprise à 8h30, et revenir seulement à partir de 17h.

Avoir un logement fixe est souvent une condition pour toute démarche. Ainsi, depuis son arrivée dans le Nord, Elikia souhaite commencer une formation soit en tant qu’auxiliaire, soit comme aide-soignante, accompagnée d’une assistante sociale. « Avant, je voulais devenir styliste », explique la jeune femme, en montrant une vidéo d’elle à Mayotte, en train de donner un cours de mannequinat pour les futurs Miss. Accompagnée par la Mission Locale, elle réalise des stages, par exemple dans une crèche.« La première fois, ce n’était vrament pas facile», sourit la jeune femme. Elikia n’aime pas se montrer, et les salariés l’ont bien compris. Elle attend souvent que tous les salariés soient partis, pour vivre dans les bureaux : prendre sa douche, faire à manger ou faire du yoga. La jeune congolaise attend désormais un logement, « c’est très long, mais si tout se passe bien, dans quelques semaines, ce sera bon ». En attendant, les vies des salariés et de Elikia e sont toujours entremêlées. Dans cette période de transition, Elikia est maintenant tournée vers l’avenir, prête à avancer. Seule, mais motivée.
29 novembre
Zadig Allorent






